Comprendre l'Open Innovation

Une brève histoire de l’open innovation

Article tiré du blog "Usbek & Rica" (https://usbeketrica.com/article/une-breve-histoire-de-l-open-innovation)


C’est un phénomène assez récent, mais incontournable : depuis le  début des années 2000, l’innovation sort des labos de recherche & développement (R&D) pour s’ouvrir à une myriade d’acteurs. 

L’open innovation, un nouvel  anglicisme barbare à la mode ? Plutôt le cœur d’une révolution en cours  dans la conception de l’innovation et des sciences. Et une démarche  implémentée dans l’ADN du programme Inmédiats dès son origine. L’open  innovation, ou innovation ouverte, est un concept promu et développé au  début des années 2000 par Henry Chesbrough, professeur à l’université de  Berkeley (la Californie, toujours elle). D’après lui, il serait  bénéfique pour une organisation d’ouvrir ses protocoles d’innovation à  l’extérieur (entreprises, start-up, chercheurs, etc.) plutôt que de  tourner en circuit fermé au sein d’un département de recherche et  développement. Le bénéfice attendu est multiple : gain de temps, de  qualité, de moyens... On le savait déjà mais preuve est faite : à  plusieurs, nous sommes plus intelligents. 

Des laboratoires ouverts

Sur le papier, on signe. Mais après ? C’est là qu’intervient la  démarche de living lab, née au MIT Media Lab, avant d’être développée en  Europe et formalisée dans l’ouvrage Qu’est-ce qu’un Living Lab ?  (Montréal InVivo, coll. Umvelt, 2014).Le living lab, c’est remettre au  centre de l’innovation le principal intéressé, celui qui en était le  grand absent jusqu’à présent : l’usager. Vous, nous, votre cousin geek  ou votre grand-mère qui n’y comprend rien. Faire participer les usagers  destinataires d’une innovation à la conception même de celle-ci. Un  processus d’abord expérimenté dans la santé, avec des retours de  patients dans les protocoles de recherche, mais qui peut aujourd’hui  s’appliquer à n’importe quelle expérience innovante.

Fini la conférence pénible et ronflante. Halte à l’exposition conçue dans sa tour d’ivoire.

Concrètement, les usagers appartenant à une communauté d’intérêt  particulière sont invités à participer à des ateliers créatifs autour de  leur passion commune. À leurs côtés, des chercheurs, start-up,  représentants des collectivités territoriales, etc. Ensemble, au-tour de  la table, tous font émerger des idées, les prototypent, les présentent à  un public plus large, puis font revenir le prototype sur la table dans  une nouvelle session créative afin d’améliorer la proposition. Chaque  atelier de living lab reprend les mêmes étapes incontournables : la  conception (un grand nombre d’idées et de scénarios sont avancés, testés  au moyen de prototypes rudimentaires ou conceptuels), le prototypage  (conforte les scénarios d’usages et engage la réalisation d’un prototype  pérenne testé dans des conditions proches du réel) et le développement  (engage plus fortement les acteurs économiques et conforte le  prototype, qui peut être testé dans des conditions réelles). C’est le  principe du cercle vertueux.

Quand l’expert descend de son piédestal

Pour un centre de culture scientifique, le living lab est aussi un  nouveau moyen de repenser la médiation. Fini la conférence pénible et  ronflante. Halte à l’exposition conçue dans sa tour d’ivoire. Alors que  dans l’ancien modèle de vulgarisation pédagogique le public était juste  le destinataire final, dans la démarche de living lab, au contraire, il  est proposé au public de venir participer à l'élaboration du dispositif  de médiation. Le but : concevoir une innovation ayant une utilité finale  réelle, voire une mise sur le marché. En somme, l’expert descend de son  piédestal et reconnaît qu’il n’est pas le seul à détenir la  connaissance. L’usager, lui, possède un bien rare : la connaissance de  l’usage. Chacun enrichit donc l’autre et apporte sa pierre à l’édifice  de l’innovation. Comme dans le workshop Muséographie créative organisé à  La Casemate, avec le Musée dauphinois et le Musée d’archéologie de  Grenoble, qui a donné lieu à la création de six installations numériques  interactives imaginées avec les publics, pour la future exposition «  Confidences d’outre-tombe ». Cette inversion de la proposition  pédagogique dans la culture scientifique permet de toucher de nouveaux  publics et de s’inscrire dans une démarche de développement  local. Inverser la pédagogie, c’est aussi inventer de nouvelles façons  de raconter les savoirs et de les transmettre en s’appuyant sur de  nouveaux outils et de nouvelles méthodes. Depuis mai 2014, le living lab  de Cap Sciences à Bordeaux utilise un casque de réalité virtuelle  Oculus Rift pour repenser la mise en scène des savoirs et collaborer  avec le public.

Raconter différemment les savoirs et s’ouvrir sur la société, c’est  également le pari fait à Toulouse avec le Quai des Savoirs, qui a ouvert  ses portes au(x) public(s) en février 2016. Ce nouvel espace culturel  est né de la collaboration entre la Métropole de Toulouse, Science  Animation et de nombreux acteurs culturels et scientifiques. Il regroupe  en un seul et même lieu une salle d’exposition interactive, un café des  savoirs, des ateliers, des salles de créativité et des espaces de tests  de dispositifs numériques… Bref, un véritable tiers-lieu hybride dans  le plus pur esprit du living lab.

Sous licence ouverte

Avec le living lab, c’est gagnant-gagnant. La démarche est bénéfique  pour l’ensemble des participants (usagers, communautés d’intérêt,  chercheurs, centres de sciences ou entreprises) et plus largement pour  la société. L’approche de co-construction horizontale permet de produire  de la valeur inédite : des connaissances générées par le projet, une  valeur économique et le renforcement du lien social dans l’écosystème  local. Plus de connaissances, plus de moyens et plus de  redistribution... qui dit mieux ? 

Dans un monde où les idées circulent, on ne peut plus se cacher ou travailler en catimini.  

Bien sûr, les centres de sciences privilégient assez naturellement  les projets aux fortes retombées en termes de connaissance ou de lien  social. Mais les entreprises trouvent elles aussi un intérêt à ouvrir  leurs innovations à la démarche. La participation des usagers ne se  cantonne pas à des choix esthétiques, ergonomiques ou marketing. Les  usagers sont intégrés en amont du processus créatif. Une innovation  pensée sans en imaginer l’usage a toutes les chances d’échouer : pour  bénéficier de cette intelligence collective, les entreprises doivent  jouer le jeu du collectif jusqu’au bout ! Et c’est ici que l’open  source, que privilégie Inmédiats, entre en jeu. Certaines expériences  peuvent cependant exister sous forme hybride, en segmentant la  recherche, entre licence ouverte et protection de données  confidentielles. L’important est de respecter la logique générale de  l’open : dans un monde où les idées circulent, on ne peut plus se cacher  ou travailler en catimini.  

Et concrètement ? Quelques initiatives d'open innovation :

Le bac à sable : du sable et Kinect

Du sable dans un bac en bois, vraiment ? Oui, des grains de sable  entourés de planches : le projet porte donc bien son nom. Mais c’est  aussi bien plus que cela : de la réalité augmentée sans écran. Au-dessus  dudit bac à sable, un Kinect avec un vidéoprojecteur renvoie les  courbes de niveau sur le sable lui-même. Le dispositif permet donc de  matérialiser les courbes en manipulant simplement du sable à la main, et  le bac à sable simule de nombreuses situations (écoulement des eaux,  géologie, relief…). À l’origine développé par des chercheurs de l’UC  Davis-université de Californie et prototypé par Science Animation à  Toulouse, le bac à sable a fait l’objet d’un programme de détournement  et d’enrichissement d’usages par l’ensemble des centres Inmédiats via  des processus de living lab et des processus créatifs. Le bac à sable  est en open source, constamment redétourné vers de nouveaux usages,  utilisé par des acteurs de l’enseignement, de la recherche, des start-up  du numérique, etc. À Caen, Relais d’sciences l’a sonorisé, y a ajouté  des couches de géographie sociale dans un processus de living lab, en  collaboration avec le laboratoire de recherche en géographie Géophen.  Les chercheurs se sont appuyés sur le bac à sable pour expérimenter une  maquette virtuelle dans leurs dialogues avec le public et les élus. Open  sable et living plage.

 

Le Dôme et Nouvelle Page

Construit à Caen par Relais d’sciences, c’est un bâtiment entièrement  conçu pour la démarche de living lab. Au Dôme, pas de salle  d’exposition ou de conférences. Tout y est pensé pour organiser  workshops, prototypages, séances créatives… On y trouve un fab lab pour  le prototypage, une salle modulable pour accueillir du public et une  résidence avec les projets incubés. À la fois centre de veille et  d’expérimentation, lieu de bouillonnement d’idées et de croisements, il  permet d’accueillir de nombreuses communautés en résidence, aussi bien  start-up qu’artistes. À terme, c’est une centaine de personnes qui vont  travailler sur place en permanence en mode collaboratif. Parmi ces  projets phares, Hope and Bike (autour du vélo électrique), Bee City (qui  accompagne les collectivités), ou Nouvelle Page. Nouvelle Page  ? Imaginez un livre papier qui déclencherait de la musique ou des  ambiances sonores à chaque page tournée. Ce livre existe, Nouvelle Page  est une bande dessinée augmentée d’une couverture connectée, qui  déclenche du son grâce à des puces NFC. Ce projet est une commande du  Centre régional du livre et de la région Normandie. L’enjeu était de  passer du livre au numérique en s’affranchissant de la liseuse. Pour les  lecteurs, qui ont été associés dès le départ à la démarche, il était  essentiel de conserver l’objet livre. Le processus de cocréation a  fédéré des artistes, des chercheurs, des spécialistes des objets  connectés et de nombreux lecteurs et passionnés de bande dessinée.  Nouvelle Page est lauréat du Trophée des Objets Connectés, avec le prix  du meilleur service de divertissement. À la suite de ce projet, le  Relais d’sciences de Caen a lancé un second programme avec les  papeteries Hamelin pour imaginer de nouvelles interactions entre papier  et numérique, le programme Papiers 2.0.

 

Recherche et Innovation Responsable : une mesure d’impact

Et si la recherche était utile à la société ? C’est l’idée folle de  la Recherche et Innovation Responsable (RRI). Ce concept élaboré par  l’Union européenne entend rapprocher au maximum les projets de recherche  industriels et les besoins de la société. L’Europe accompagne donc  financièrement les projets s’inscrivant dans cette démarche. Les  conclusions et recommandations du Conseil de l’Union européenne sur la  RRI ont été rassemblées en novembre 2014 dans la Déclaration de Rome. La  RRI implique la participation des usagers et différents acteurs de la  société dans les processus de recherche et d’innovation. La démarche de  living lab est donc pour Inmédiats une partie de la réponse apportée à  ces nouvelles exigences. La démarche de living lab intègre naturellement  les critères de la RRI, en favorisant la participation du public et en  confrontant les idées pour mesurer l’impact des projets de recherche et  des innovations. En associant le territoire et ses habitants, le living  lab et la RRI s’inscrivent dans une démarche plus globale de  déve-loppement durable.

 

Cervorama : un vaste terrain d’expérimentation

Parfois, l’innovation scientifique se cache dans nos jeux de  smartphone en apparence les plus stupides et addictifs. En 2013, Cap  Sciences à Bordeaux a inauguré une exposition inscrite dans une démarche  de living lab et de recherche participative : Cervorama. Au cœur de  cette expo sur le cerveau, un espace dédié permettait aux visiteurs de  tester eux-mêmes leurs capacités cognitives à l’aide de simples petits  jeux sur tablette. Mais ces jeux étaient loin d’être anodins, puisqu’ils  avaient été co-construits en amont avec les chercheurs en neurosciences  du laboratoire d’excellence Brain. L’exposition s’est métamorphosée en  un vaste terrain d’expérimentation scientifique, auquel les visiteurs  avaient conscience de participer. Grâce à ces mini-jeux intégrés, les  chercheurs ont pu collecter plus de 60 000 données, actuellement en  cours de traitement. Cette expérience met en lumière l’un des atouts des  centres de sciences dans un processus de recherche participative :  l’accueil d’un public massif, qui permet d’augmenter les capacités  d’observation des équipes de chercheurs. Candy Crush power.

 

Un nouveau modèle entrepreneurial

Ou quand l’entreprise et le musée se tendent la main… Le living lab,  c’est une double acculturation : acculturation de la recherche et des  sciences au monde de l’entrepreneuriat, et acculturation de l’entreprise  au monde du libre et de l’open source. Avec le living lab, les centres  Inmédiats se sont notamment inspirés du monde des start-up pour  appliquer des formats innovants à l’univers de la culture et de la  recherche. Les organisations ont muté vers des structures de type  entrepreneurial, et développent d’ailleurs des prestations de services,  avec en tête une problématique nouvelle : celle de la réactivité, du  positionnement et de la compétitivité. À l’inverse, l’expertise  développée dans la démarche de living lab intéresse désormais les  grandes entreprises désireuses de repenser leurs modes productifs.  Certaines entreprises viennent ainsi non pas avec un projet précis  d’innovation à développer, mais avec le souhait d’immerger leurs équipes  dans un environnement stimulant et novateur. Le 127° à Bordeaux a par  exemple mené des ateliers « team building acculturation innovation  ouverte » avec des marques comme La Poste ou Decathlon. Tout change, et  parfois les résultats sont étonnants.