Et si l'enjeu principal de l'uberisation c'était vous ?

Beaucoup parlent actuellement d'économie de partage, d'ubérisation, de collaboration, de systèmes sociaux participatifs. Ces nouvelles approches seraient les prémisses d'une nouvelle société humaine en gestation. Mais une société est composée d'individus. Certes, les intéractions entre les individus sont les éléments qui définissent le plus simplement une société. Mais les fondements, les éléments constitutifs, en fait l'essence même d'une société, ce sont les individus qui la composent.


Or, dans le débat actuel autour de la transformation en cours, on parle souvent de système, d'organisation, de communautés. Mais l'individu est souvent laissé en filigrane. Pourtant, l'individu et ses mobiles sont les raisons qui poussent à l'interaction et, par conséquent, créent les règles de la société.

Dans son livre, une “Brève histoire de l’avenir” le futurologue français Jacques Attali s’exprime en ces termes sur ce qui serait, à son avis, le sens profond de tout avancement de la société humaine :


”À l’observer sur la très longue durée, l’Histoire s’écoule en effet dans une direction unique, entêtée, très particulière, qu’aucun soubresaut, même prolongé, n’a jusqu’à présent réussi à détourner durablement : de siècle en siècle, l’humanité impose la primauté de la liberté individuelle sur toute autre valeur. Elle le fait par le rejet progressif de la résignation à toute forme de servitude, par des progrès techniques permettant de réduire tout effort, par la libéralisation des mœurs, des systèmes politiques, de l’art et des idéologies. Autrement dit, l’histoire humaine est celle de l’émergence de la personne comme sujet de droit, autorisée à penser et à maîtriser son destin, libre de toute contrainte, si ce n’est le respect du droit de l’autre aux mêmes libertés.”

Pour soutenir ce postulat l’auteur propose des centaines d’exemples, et appuie même ses dires par des contre-exemples qui démontreraient, selon lui, que même lorsque les humains semblent vouloir tendre vers plus de mise en commun et de partage, au final, l’égoïsme et l’individualisme reprennent systématiquement le dessus. Cependant, une force contraire serait à l’oeuvre ; celle de l’absolue nécessité de l’autre, des autres, du groupe, pour garantir le respect de la liberté personnelle et pour soutenir l’assouvissement des besoins par un effort minimal. 

Pour Jacques Attali, l’un des moteurs actuels de cette attitude c’est le progrès technologique des sciences de l’information et de la communication.

Constatant que les moyens de communications actuels favorisent l’économie du partage, des biens communs et de la production par les masses, Jeremy Rifkin, futurologue américain, avance un raisonnement complémentaire à celui de Jacques Attali dans son livre: "La nouvelle société du coût marginal zéro". En effet, il anticipe la fin du capitalisme grâce au développement des communaux collaboratifs. Internet modernise le troc, le bénévolat, l’auto-stop, la chambre d’amis, l'artisanat et la cagnotte. Il en déduit que le "communal collaboratif mondial" s’étendra à toute l’économie et aboutira à la quasi-destruction du capitalisme vers 2050. 

Mais cette vision ne tient pas l’analyse de l’histoire récente de la consommation collaborative. Par exemple, la société Oculus a rassemblé 2 millions de dollars en crowdfunding sous forme de dons (théoriquement désintéressés), mais lorsqu’elle a été revendue pour 2 milliards à Facebook, les participants ont réagi en masse pour exprimer leur mécontentement et leur sentiment de trahison. Autre exemple, le Huffington Post est un journal collaboratif en ligne, alimenté par des milliers de journalistes bénévoles. Le jour où ce journal s’est vendu pour 300 millions de dollars à AOL, les journalistes se sont mis en grève et ont réclamé leur part. On peut ajouter à la théorie de Rifkin que "contribuer n’est pas une question d’argent... tant que personne ne gagne d'argent". Favoriser l’individualité oui... mais l’individualisme, pas question !

L'ingénieur polytechnicien français spécialisé en environnement, Jean-Marc Jancovici, avance un autre raisonnement dans son livre “Transition énergétique pour tous”. Pour lui, le vrai moteur du changement des sociétés humaines c’est l’accès à l'énergie. Il démontre son hypothèse par la mise en corrélation de la disponibilité des ressources énergétiques et de l’accroissement du PIB. D’après son analyse, les ralentissements et les accélérations de la croissance humaine sont directement liés à notre utilisation de l'énergie et d'un accès plus ou moins facile à celle-ci. Il compare même à un exo-squelette la force démultiplicatrice de l’utilisation et de la démocratisation des machines. Or, avec une énergie plus chère, ces machines sont au mieux inefficaces, au pire inutiles.

Cette approche de la société est intéressante car elle met en évidence le rôle de l'énergie dans les sociétés humaines. Et qui dit système et énergie, dit thermodynamique. Or, conformément à la seconde loi de la thermodynamique comme tous les systèmes, les organisation humaines devraient avoir une force d'entropie et une force d'inertie.

Partons du postulat que la force d’entropie à l’oeuvre soit l’individualisme, force qui a tendance à détruire l’organisation si elle ne renouvelle pas ses forces d’inertie qui lui permettent de rester dans un état méta-stable.

Comment donc compenserait-on l'entropie de la société humaine par une force d'entropie au moins aussi puissante ? En d'autres mots, comment dépasser la tendance à l'individualisme ? À l'ére du numérique la réponse est claire, c'est l'information la force d'inertie de la société humaine d'aujourd'hui. La compassion, l'empathie, la sympathie naissent par le partage des informations qui suscitent ces émotions altruistes.

Rares sont les individus qui cherchent à s’exclure du groupe ; l'individu souhaite exister au sein de celui-ci en tant qu’être unique, distinctif. Pour cela, il doit régulièrement produire et avoir accès à une information personnalisée ou originale. L’individualisme n'est pas un besoin fondamentale chez l'Homme, l’individualité l’est. Tout comme le besoin de communiquer !

En fait, la communication (au sens large du terme) pourrait être, grâce à la maîtrise énergétique, la poursuite de l’affirmation de l’individualité.  On pourrait résumer cette réflexion en une simple équation : l’individu utilise de l’énergie pour exprimer son individualité et les organisations utilisent les individus pour dissiper de l’énergie. Mais cet état stable n’est maintenu que si les individus s’équilibrent entre eux en terme d’informations.

Finalement, Uber et les autres plateformes pourraient bien être l'embryon d'une nouvelle société, plus individuelle et plus communicante. Et dans ce cas, l'enjeu c'est vous.